Masculinisme en ligne : quand les algorithmes forment les opinions de nos ados
Le masculinisme en ligne cible les adolescents via les algorithmes. Comprendre ces mécanismes permet de mieux en parler avec eux.
Vous avez peut-être entendu parler d'Adolescence, la mini-série Netflix qui a secoué les parents et les enseignant·e·s au printemps 2025. Elle raconte l'histoire d'un adolescent de 13 ans qui tue une camarade de classe, progressivement radicalisé par des contenus misogynes en ligne. Fiction ? Oui. Mais pas si éloignée de ce que vivent de nombreux jeunes garçons, chaque jour, sur leurs écrans.
Le masculinisme en ligne n'est pas un phénomène marginal. C'est une idéologie qui se propage vite, silencieusement. Et les adolescents sont en première ligne.
C'est quoi le masculinisme ?
Le masculinisme se présente souvent comme le "pendant du féminisme" — une défense des droits des hommes. Mais derrière cette façade, on trouve une idéologie qui :
nie l'existence des inégalités de genre
présente les femmes comme des adversaires ou des êtres inférieures
valorise la domination, la force et la violence comme preuves de "vraie virilité"
désigne les féministes, les femmes indépendantes ou les hommes "trop doux" comme responsables d'une supposée "crise de la masculinité".
Ce n'est pas une opinion parmi d'autres. Le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes l'a dit clairement dans son rapport 2024 : le masculinisme est la menace la plus importante à surveiller en matière d'égalité en France.


Pourquoi les ados y sont-il si exposés ?
Les algorithmes travaillent pour ces contenus : Les études montrent qu'après seulement quelques interactions avec du contenu masculiniste, plus de 60% des vidéos recommandées sur YouTube Shorts et 35% sur TikTok contiennent des propos toxiques. La mécanique est simple — une curiosité ponctuelle, quelques clics, et le flux s'emballe. Ce n'est pas un accident. Ces contenus sont conçus pour être addictifs, provocateurs, et pour déclencher des émotions fortes (colère, sentiment d'injustice, sentiment d'appartenance). Les algorithmes adorent ça.
Des figures d'identification très présentes : Andrew Tate — kickboxeur devenu influenceur misogyne — en est l'exemple le plus connu. Accusé de viol et de trafic d'êtres humains, il reste pourtant une figure admirée. Ses contenus sont jugés positivement par 23% des garçons de 15-16 ans au Royaume-Uni. Ses vidéos ont été vues plus de 11,4 milliards de fois sur TikTok. Il n'est pas seul. Il est "la tête de pont d'une galaxie masculiniste plus diffuse", selon les experts, avec des relais dans tous les pays, dont la France.
Ils répondent à de vraies questions : Ces discours offrent des réponses d'apparence simple à de vraies souffrances. Les adolescents cherchent à se construire une identité. Ils se demandent ce que ça veut dire "être un homme". Ils vivent des déceptions amoureuses, des problèmes d'argent, des difficultés scolaires, de la solitude. Les influenceurs masculinistes arrivent avec un discours tout fait : "Tu souffres parce qu'on t'a volé ta place. Les femmes ont pris le pouvoir. Reprends le tien." C'est faux. Mais c'est séduisant. Surtout quand personne d'autre ne répond à ces questions.
Ce que ca change concrètement
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En France, en 2024 :
seulement 34% des hommes de 25-34 ans trouvent anormal qu'un homme soit mieux payé qu'une femme à poste égal (contre 78% des femmes du même âge)
40% des garçons de 15-24 ans estiment qu'il est difficile d'être un homme dans la société actuelle — une hausse de 14 points en quelques années
les écarts entre jeunes hommes et jeunes femmes sur les questions d'égalité se creusent, surtout chez les nouvelles générations.
Ce n'est pas sans conséquences. Dans les établissements scolaires, les enseignant·e·s et les animateur·rice·s périscolaires témoignent de propos de plus en plus ouvertement misogynes chez certains garçons. Des comportements qui, sans intervention, peuvent aller jusqu'à la violence.
Comment en parler avec les jeunes
Première chose : ne pas paniquer, ne pas interdire, et surtout ne pas ignorer.
Quelques pistes concrètes :
Poser des questions, pas des jugements : "T'as vu des vidéos comme ça toi ? Qu'est-ce que t'en penses ?" vaut mieux que "Ces types sont des idiots dangereux." Les ados se ferment si on part en croisade.
Nommer les émotions derrière : Ce qui attire les jeunes dans ces contenus, c'est souvent la solitude, le manque de repères, le besoin de reconnaissance. Ces besoins sont légitimes. Le problème, c'est la réponse qu'on leur propose.
Parler de manipulation, pas juste de "mauvaises valeurs" : Montrer les techniques : la flatterie ("toi tu comprends, t'es pas comme les autres"), le bouc émissaire, la simplification abusive. Ça donne des outils critiques, pas juste des interdits.
Parler de masculinité autrement : Quels modèles d'hommes montrons-nous ? La force peut être une valeur, mais c'est quoi, la vraie force ? Être capable d'exprimer ses émotions, de dire non à la pression du groupe, de respecter l'autre même quand c'est difficile.
Le rôle des adultes et des outils pédagogiques
La carte "Discours idéologiques toxiques" de notre jeu de cartes NumériKido est conçue exactement pour ça : ouvrir la conversation avec les jeunes, avant que les algorithmes ne la ferment.
Parce que le masculinisme ne se combat pas avec des interdits. Il se combat avec du lien, du dialogue, et des espaces où les adolescents peuvent poser leurs vraies questions — sur leur identité, leur place, leur rapport aux autres — sans avoir à aller les chercher dans les recoins toxiques d'internet.
Les adultes qui entourent les jeunes — parents, enseignant·e·s, animateur·rice·s, éducateur·rice·s — ont un rôle clé. Pas celui de "surveiller les écrans", mais celui d'exister comme interlocuteur·rice·s de confiance. C'est plus difficile et beaucoup plus efficace.
